Bartholoméo le crucifié

De même que « les prêtres fuient dans la liturgie de la messe les spasmes du Crucifié », comme le suggère encore Artaud, les marchands d’art vont conjurer la souffrance de l’artiste en l’exposant aux yeux de tous. David Bartholoméo est un crucifié qui expie on ne sait quel crime, sans doute celui d’être trop lucide, trop affamé, trop remuant, bref, trop vivant.

Ce gosse turbulent, indécent et incandescent, a plusieurs pères identifiés, Jackson Pollock, Jacques Villeglé, Paul Rebeyrolle, Robert Rauschenberg, Antoni Tapies, peut-être encore Antoni Clavé, Jean-Michel Basquiat, Philippe Pasqua, pas d’emblée dans le style de l’œuvre, mais dans la forme d’une énergie similaire, où l’on retrouve cette rage exacerbée, et ces revendications dans la joie tragique d’un nihilisme poétique et adolescent. Etiqueter l’artiste s’avère un pensum insoluble. Sitôt saisi dans un courant, un poisson dans un filet s’en échappe. Vous croyez l’avoir cerné, aussitôt il se retrouve ailleurs. Ce serait tellement rassurant de pouvoir dire qu’il s’apparente à l’abstraction lyrique ou à l’expressionnisme abstrait, qu’on peut y trouver des traces de Bad Painting, d’Action Painting, de Combine Painting, de Je-ne-sais-quoi Painting. Il se jette à corps perdu dans la peinture, mais aussi dans la gravure, les volumes, les résines, les moulages, les accumulations, les inclusions, les explosions, les performances, le dessin, la photo… en faisant de tout son environnement un joyeux foisonnement de matières à création (mégots, sacs de fast food, croûtes en parafine de fromage…).

Ce qui trouble d’emblée dans son art est ce vertige ineffable, mélange bilieux de jubilation hallucinée et de lucidité tragique, une sorte de rire sardonique au bord d’un suicide imminent.
Les titres de ses œuvres s’entrechoquent comme autant d’armes blanches sur un champ de bataille : Energie, Effervescence, Animalité, kowboyKill, les Frappes Chirurgicales, Religion Apocalyptica, EjakGun…
Ses toiles sont chargées aussi de boursouflures d’effroi, d’éclaboussures amères, de cloques de vie, d’éructations insolentes, de bubons purulents, de combustions et de désagrègements lents, ses dessins portent les stigmates de recherches effrénées de nouveaux paradigmes.
Il s’agit d’une création hantée d’entrailles d’oracles incertains et désespérés.
On assiste, éberlués, à une fête païenne, funèbre, féroce, fébrile, sauvage, mais aussi flamboyante de vie, ivre de joie et d’insolence amusée, éclatante d’une vitalité généreuse, où la convulsivité des traits, les stries, les balafres, les griffures, les giclées, les saillies, les entailles seront amadouées par un polissage sans fin, une prière active. Les mains usées, forgées par l’érosion, l’artiste polit sans cesse, frotte, et frotte, quête dans les strates de sa peinture un soupçon de douceur. Il efface comme il peut la dureté d’un monde absurde, laissant entrevoir quelques soubresauts spasmodiques d’une religiosité désespérée, d’une spiritualité sans issue. Ses mains laissent des ornières dans les chemins de l’art, son regard ne se retourne pas, il sait sa quête aussi futile qu’utile, sans espoir.
Son œuvre exhale une force dramatique, un besoin de vérité immédiate, « La vérité de la vie est dans l’impulsivité de la matière. L’esprit de l’homme est malade au milieu des concepts. » (Antonin Artaud – Le bilboquet)

Qui est-il l’homme, tatoué comme un malfrat, docte comme un moine, insolent comme un banlieusard, généreux comme un prince, dangereux comme un mécréant, courageux comme un briscard ?
David Bartholoméo s’agite devant l’œuvre comme du mercure en fusion dans le creuset de la vie, sur la flamme du brûleur, dans l’attente, dans l’espoir, d’une transmutation alchimique. C’est un être en sursis qui ne continue à vivre que parce qu’il crée. Il ne cherche pas à séduire, il cherche à survivre.
Il saupoudre, fougueux, son exultation de condamné à vivre, avec la gouaille d’un faune égrillard, avec « la gouache* » comme il dit, les mains blessées et gauchies par de longs bains dans la glycéro, l’acrylique, les résines, le goudron, le béton, l’encre, le trichloéthylène… fouaillant dans les entrailles de son art comme dans les trippes d’un volatile capable de délivrer un quelconque oracle.
Sur certaines peintures reviennent en palimpsestes les vanités du monde, dans ses charniers où s’entassent les crânes, on devine de sombres carnages. Parfois quelques chaotiques kyrielles de mots à demi effacés tentent de dire les illusions de la publicité, les horreurs du marketing et de la consommation, les bêtises des guerres et des religions, les dégoulinades et éclaboussures en dripping disent les erreurs, les errances, les cartographies éphémères et troublées de tout vivant en quête d’une voie. Les strates de matières accumulées préparent l’archéologue de l’art à de savantes fouilles.
La joie volcanique surgit de partout, telle des coulées pyroclastiques incoercibles. Elle suinte avec une juvénile provocation de chaque œuvre, insolente et moqueuse, rebelle, subversive et plasphématoire. On retrouve ce fou rire permanent, inhérent à chaque création, à la fois grave et tragique, immodéré et puissamment ravageur. L’éruption tellurique draine des gaz magmatiques hilarants, des laves hurlantes de larmes et de rires, des titres assassins, des signes, des lettres et des symboles codés, des cendres sulfureuses, des blocs et débris, des matières brûlantes et rugueuses, des couleurs éclatantes et iconoclastes, des gestes abrasifs et généreux. C’est une fanfare sauvage et impromptue, tout en cymbales et grosse caisse, trompettes, trombones et cornemuses, un déferlement gorgé d’alacrité. David Bartholoméo donne à voir une joie profane et profondément sacrée du simple fait qu’elle participe à la vie.

David Bartholoméo est un évadé perpétuel. En fuite. Se figer, c’est mourir. S’arrêter c’est crever. Alors il faut peindre, même s’il faut en baver. La peinture s’évade. Elle naît derrière les barreaux, derrière les grilles normatives et sclérosantes des codes barres, du code civil, du code pénal, des codes APE, des codes de bienséance, elle naît dans les prisons cérébrales, dans les chaînes, dans les idéologies carcérales et puise dans toutes les addictions délétères, dans tous les excès d’un consumérisme outrancier, dans les crises d’une civilisation rattrapée par ses incohérentes contradictions, le feu d’une liberté rédemptrice. Cependant ce jaillissement éjaculatoire d’une espérance de vie dans la peinture est voué déjà à la perte inexorable, à un destin fatal. Nous allons tous mourir, et il s’en souvient tous les jours l’artiste, privilège de ceux qui sont au plus proche de l’essence de la vie, de vérités rares et indicibles, il paie au prix cher cette lucidité exacerbée qui jouxte la mort et porte son odeur.
Mais il n’est pas dit qu’il faille mourir sans avoir résisté, sans avoir ri de ce qui fait mourir. L’artiste entre en résistance, et déverse sa joie sauvage comme l’huile sur le feu.

Il n’est pas de violence innocente. Il n’est pas de rage sans cause. Il n’est pas de cause sans rage. Le peintre grille sa bile dans la mélasse du goudron de la nuit. David Bartholoméo ne guette pas l’acquiescement, il quête l’apaisement.

Nous sommes témoins de la tragédie d’une quête ultime, échevelée, sur le grill d’un purgatoire.

* avoir la gouache, expression.
Être en pleine forme physique. Syn. avoir la frite, avoir la pêche. http://www.dictionnairedelazone.fr/

« Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé,
que pour sortir en fait de l’enfer. »

Antonin Artaud (Van Gogh ou le suicidé de la société)

texte de
Renaud Poillevé, artiste