Entrée en matière

Les mots manquent parfois simplement de corps pour traduire ce qui d’emblée s’impose à l’oeil. Quand la matière vient vous heurter ou juste vous surprendre, c’est le ventre qui s’agite. Et y a-t-il justement meilleure « entrée en matière », pour appréhender l’œuvre de David Bartholoméo, que l’intimité de son atelier ?
C’est toujours une émotion particulière. Le mouvement créateur se fige le temps d’une rencontre, mais tout semble encore chaud; les traces des derniers combats, visibles. « Joyeux bordel ! » diront certains… quand d’autres percevront déjà la griffe et l’instinct du chercheur. Car plus qu’un atelier, c’est un laboratoire. Bartholoméo expérimente ; en tête, cette célèbre phrase de Lavoisier : « rien se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Sur sa table de dissection, en attente de l’autopsie prochaine, les restes d’une société qui se consume ; se consomme. Ça et là, d’autres curiosités. Ne manquerait pour un peu que l’athanor. Alchimiste, démiurge, ou artiste ? En tout cas la métamorphose opère…

Des Frappes chirurgicales aux Eviscérations, partout la matière explose, jaillit, révèle sa profondeur et sa plasticité. Bartholoméo la rejette autant qu’il la sublime. La rage au ventre – humeur bilieuse – il fouille, il gratte, excave les strates intimes. A la façon d’un archéologue, c’est néanmoins le présent qu’il ramène à la surface. Les couches se superposent, nourries de nos excès. Déchets et rebuts s’extirpent, s’engluent, se fondent ou s’abiment en la peinture; croûte épaisse, rugueuse, qui agrippe le regard et convie l’œil au toucher. L’objet « s’anamorphose », mais garde dans sa chair le souvenir du geste créateur, comme autant de cicatrices.
Poussant à son paroxysme le processus, Bartholoméo assume la matière, et plus encore, la force à trouver ses propres ressources, à s’étendre au-delà même des limites du support. L’énergie déployée, la lutte et l’effort réveillent l’instinct plastique : « Dans la solitude active, l’homme veut creuser la terre, percer la pierre, tailler le bois. Il veut travailler la matière, transformer la matière » rappelait Bachelard.
En autodidacte, Bartholoméo repense les formats, sort littéralement du cadre. « Brut », il détourne notre consumérisme et passe ainsi de la satisfaction d’un désir à l’accomplissement d’un besoin profond, ancré, originel même. Humblement, il interroge la peinture, établit des liens entre les différents médiums. Pourquoi se cantonner à la toile quand la matière ne demande qu’à envahir l’espace, qu’à nous envelopper ? se demande-t-il. D’autres idées sont là, fécondes. La symbiose est proche mais le risque se doit d’être encore contenu.

Plus centrées, ses dernières compositions invitent à l’intime cellulaire. Elles poussent, gonflent, palpitent; vivent de ne jamais atteindre leur but. Car rien n’est joué d’avance. Bartholoméo se laisse porter sans souci d’esthétique. Habilement, il provoque l’accident, force le hasard, tout en gardant une certaine emprise. De cette tension naît la charge poétique et le potentiel suggestif de l’œuvre. Le rythme est dense; l’élan, sans cesse renouvelé. L’artiste n’est jamais rassasié : les couleurs s’exaltent, exultent ; gourmandes et acidulées… L’emballage est séduisant; à consommer sans modération !
Troquer les indices, traquer les intox ; un vrai micMac (Monster, évidemment!). C’est sur l’emblème de la célèbre chaîne de restauration rapide américaine – héroïne moderne – qu’il donne naissance à toute une mythologie personnelle. L’occasion pour lui d’investir le dessin, d’accentuer les contrastes; de poser le trait, la main, sur ce qui signe la mort des métiers. L’occasion aussi de libérer ses chimères, de puiser, une fois encore, dans la matière première : « Si le rêve fait des monstres, c’est parce qu’il traduit des forces » expliquait Bachelard. Elles sont ici activées. Bartholoméo renoue avec la question de l’origine, Trouve la Valeur Ajoutée : religion ou spiritualité ?
Pour autant il n’est pas pessimiste; il ne s’installe ni dans l’éloge, ni dans la critique. Il s’amuse simplement de notre quotidien, le ré-enchante, le poétise, tout en restant sincère et authentique dans sa démarche. C’est là son espace de résistance. Et si l’on aime à reconnaître dans son art des influences multiples, c’est librement qu’il réalise son « grand œuvre ».

« Il y a plus de choses dans la terre d’un tableau que dans le ciel de la théorie esthétique. »
Christian Dotremont

texte de
Laëtitia Blanchon, historienne d’art